• Le confort intellectuel

    Un collègue directeur et enseignant en maternelle publie sur son blog, le confort intellectuel, des textes auxquels je souscris à chaque fois à 200%...
    Celui d'aujourd'hui, je me permets de le copier ici tant je suis excédée et que je regrette "avant"...
    J'ai été directrice de 1995 à 2004, et c'est vrai que même si à l'époque, je n'étais pas déchargée, je trouvais ça plus simple...

    Le confort intellectuel

    Le grand bazar...

     
    L'âge moyen d'un professeur des écoles est de 40 ans. Je me considère comme un "vieux" dans le métier, et j'y entame ma 37ème année. J'ai également derrière moi une quinzaine d'années de direction d'école (j'ai la flemme de compter). On peut donc légitimement dire de moi que j'ai "une certaine expérience" des deux missions qui me sont dévolues. Une expérience certaine.
     
    Sur cette base, je constate une extrême complexification de ce qui m'est réclamé, aussi bien comme enseignant que comme directeur d'école. Concrètement, plus on déclare en haut lieu vouloir me simplifier la tâche, plus elle devient compliquée, au point aujourd'hui que dans ma classe comme dans mon bureau c'est un embrouillamini, un emberlificotage, comme personne ne peut l'imaginer de l'extérieur. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?
     
    Je ne peux plus faire un pas, dans mon enseignement comme dans ma gestion d'école, sans être obligé de suivre une procédure de préférence alambiquée, voire parfois absconse même pour un routier dans mon genre. Il faut élaborer un projet, le formaliser sous forme écrite, le numériser pour l'envoyer à qui de droit qui a son tour le fera parvenir à qui de droit avec son visa, et le tout dans le meilleur des cas redescendra après quelques jours ou semaines avec la signature ou le tampon d'un "burelier" quelconque, comme l'aurait dit Zézette épouse X. Le directeur d'école nage dans le bonheur.
     
    J'ai six exemples, qui me prennent ma petite tête de directeur d'école à double casquette et m'occupent pendant des mois chaque année scolaire. Six choses qui furent si simples vingt ans en arrière, et qui maintenant ont le caractère burlesque de l'amphigouri: j'ai un projet pour mon école, j'accueille des élèves handicapés, j'ai des gamins en difficulté, j'ai des pitchounes qui suivent un traitement médical, je veux aller à la piscine avec mes gosses. Cela ne fait que cinq? Je laisse le dernier exemple, dernier en date également, pour la bonne bouche et la fin de mon billet.
     
    Les premiers projets d'école étaient enthousiasmants. Pour nous soutenir dans notre ambition notre administration nous octroyait un budget, tout le monde allait dans le même sens, c'était la fin du chacun pour soi et du repli de certains. Cela n'a pas duré. Les subventions se sont éteintes en deux ans, puis on nous a demandé d'inclure ceci puis cela dans notre projet d'école, et... aujourd'hui je ne vois plus guère de marge de manœuvre fédératrice là-dedans. Ne parlons même pas de l'élaboration, qui exige constat écrit, et patati et patata, le tout visé, approuvé, rejeté, biffé, par des gens qui n'ont pas fichu les pieds dans une école depuis leur sortie de l'IUFM ou de je ne sais quoi d'autre, quand seulement ils ont eu ne serait-ce qu'une année des élèves. Bon, admettons.
     
    J'accueillais des enfants handicapés dans ma classe et mon école avant que l'on nous l'impose. Comprenons-nous bien, j'estime important leur scolarisation, et l'imposer me semblait logique et raisonnable, d'autant que cela permet de passer outre les réticences, qu'elles viennent des enseignants, des municipalités ou des autres familles. Le souci, c'est qu'un accueil de ce genre amène son lot de réunions, pour préparer la scolarisation ou pour son suivi. Et puis, lorsqu'il faut du matériel spécifique, comme une table à hauteur réglable et inclinable pour un enfant en fauteuil... Ce n'est pas un mal, certes, puisqu'ainsi nos besoins et les limites de notre action sont clairs pour tout le monde, mais avec deux, trois, quatre élèves handicapés ça devient rapidement lourd à gérer. Bon, admettons.
     
    Il y a vingt ans, quand un parent arrivait avec une ordonnance du médecin pour refiler un antibiotique, on ne se posait pas de question, en emboquait. D'accord, c'était limite question responsabilité, mais cela arrivait une ou deux fois par an. C'est fou aujourd'hui le nombre de gamins asthmatiques que nous pouvons accueillir! C'est la maladie du siècle, ça. Chaque enfant malade a désormais droit à son Projet d'Accueil (PAI) qu'il faut élaborer avec le médecin scolaire. Oui, comme on dit, nous sommes "couverts" par notre administration. Mais le cumul des réunions nécessaires et l'empilage des machines à refiler de la ventoline... Bref, nous voilà avec 10% d'enfants concernés dans nos écoles (gros pourcentage? C'est comme ça "chez moi"). Bon, admettons.
     
    Les enfants en difficulté... Là, on touche au sublime éducatif. Il fut un époque où le nombre d'enfants en difficulté scolaire était à peu près stable. J'écris ça, j'ai bossé en ZEP à l'époque où il y avait des ZEP, en rural aussi où le mot "indécrottable" n'était pas vain pour certains. On s'en occupait en classe, chaque instit faisait de son mieux, et vaille que vaille nos élèves grandissaient. Les moins vaillants se retrouvaient en classe de "perfectionnement" en groupe restreint, qui devinrent plus tard des classe d' "adaptation" - remarquez le splendide glissement sémantique -. J'y ai vu des enseignants motivés, des gamins heureux, des résultats remarquables. Aujourd'hui nous avons des classes d' "inclusion", pardon des "unités d'inclusion" - ce n'est plus un glissement, c'est un dérapage -, qui mélangent tout et n'importe qui et ne fonctionnent pas vraiment. Mais l'administration donne ainsi l'illusion de se préoccuper de ces enfants en déshérence. Les résultats scolaires de la Nation n'en sont pas meilleurs, loin de là. Et puis, beaucoup de nos élèves ont désormais des Plans de Réussite (PPRE) dont l'élaboration et le suivi dont de véritables poèmes administratifs d'une complexité sans nom, qui prennent un temps fou à élaborer, à faire accepter par les familles, à suivre ou à coordonner. C'est pour moi une image de l'enfer. Est-ce que ça marche? .... euh... Bon, admettons.
     
    Il y a vingt ans, j'accompagnais des classe à la piscine. On s'éclatait bien, avec les gosses. En maternelle, on passait quarante-cinq minutes à jouer comme des perdus. On apprenait à nager aux plus grands. J'ai un élève à qui j'ai appris à nager en CM1 et qui plus tard est devenu plongeur à la COMEX. J'en ai toujours été très fier. Aujourd'hui, il nous faut des accompagnateurs, qui doivent être "agréés" par l’Éducation nationale pour être "couverts". Un agrément, c'est une formation théorique et un contrôle des compétences natatoires. Sauf que les parents libres et prêts à m'accompagner quand je vais à la piscine ne sont pas forcément disponibles au jour et à l'heure dite de la formation. Je m'arrache les cheveux depuis plusieurs semaines pour faire agréer des gens qui au début étaient enthousiastes à l'idée de jouer dans l'eau avec un petit groupe de mes élèves. L'enthousiasme retombe vite devant la formalisation forcenée de leur bonne volonté. Bon, admettons.
     
    Le directeur d'école accumule ainsi des heures de travail et de prise de tête dont 80% sont inutiles. Qu'il ait une classe en charge, le système s'en fout. Que tout irait dix fois plus vite et plus simplement si le directeur d'école avait la responsabilité totale de la gestion de son école, le système s'en balance, pire semble s'en inquiéter, n'en veut pas de toute façon tant il aime ouvrir des parapluies de toutes tailles et de toutes couleurs. Mais le meilleur vient tout de même des interprétations locales des recteurs et des DASEN, qui quand ils ne freinent pas des quatre fers à la moindre idée d'autonomie des écoles, s'ingénient à compliquer encore les choses avec des exigences ahurissantes en paperasses complémentaires, en délais ahurissants, en exigences contraires aux textes qui régissent nos missions. La "simplification administrative" suscitée par le GDiD, soutenue par certains syndicats, voulue par le ministère et réclamée par les directeurs d'école, me fait bien rigoler aujourd'hui quand je lis les déclinaisons qui en sont faites dans certaines académies. Enfin, j'écris le mot "rigoler"... Il y aurait plutôt de quoi pleurer.
     
    C'est quand même incroyable de voir à quel point tout est devenu compliqué. L'école il y a vingt ans ne fonctionnait pas forcément plus mal, même si certaines mesures furent les bienvenues et ont fini par s'imposer dans les écoles parce qu'elles étaient nécessaires. Néanmoins la mission de directeur d'école empire d'année en année, sans pour autant que cette dégradation soit de quelque façon compensée par une réelle prise en compte du temps de travail nécessaire, une amélioration salariale quelconque, une reconnaissance particulière. On nous joue du pipeau depuis la "grande consultation" de Vincent Peillon et sa définitivement grotesque "refondation". Le ministre d'ailleurs avait été en définitive clair dans ses propos lorsqu'il y avait déclaré d'emblée que la question des "directeurs d'école" n'était pas à l'ordre du jour. Grossière erreur, juste déclaration d'incompétence et d'ignorance crasse du fonctionnement de l'école. Mais on ne peut pas refaire l'histoire. J'ai tout bonnement l'impression de m'être largement fait entuber depuis quatre ans.
     
    L’Éducation nationale a toujours été un grand bazar. Et chaque année qui passe nos gouvernements successifs s'ingénient à y mettre plus de bordel qu'il y en avait déjà. Mais en fin de compte ce sont nos élèves qui payent.
     
    J'avais laissé de côté un dernier exemple. Vous vous rappelez, il y a quelques lustres, de cet exercice annuel d'évacuation en cas d'incendie? C'est un danger réel, même si je n'ai pas souvenir d'une école qui ait brûlé en journée en présence d'élèves (je ne parle pas du collège Pailleron, hein...). En revanche j'en ai connu plusieurs dans mon coin qui ont allègrement cramé de nuit ou en week-end suite à des courts-circuits dans des réseaux électriques obsolètes. S'entraîner à mettre les voiles est donc une réelle nécessité. Cet exercice est devenu triple, un fois par trimestre donc, dont un qui doit être inopiné, et de préférence selon les textes dans les pires conditions (pendant la sieste en maternelle, si c'est en février et qu'il fait deux degrés et qu'il pleut comme vache qui pisse c'est encore mieux...). Je préfère m'abstenir de dire ma pensée. Bon, admettons.
     
    Depuis le début de cette année, suite aux circonstances particulières que nous connaissons, j'ai sur ordre - je suis un fonctionnaire bête et discipliné - déjà fait deux exercices d'évacuation pour l'incendie et deux exercices de confinement parce que pour une fois malheureusement j'avais pris de l'avance sur le premier. Comme m'a dit un de mes élèves lors du dernier exercice: "Encore?" Je ne sais pas ce qu'il me dira lorsque cette semaine je procéderai sur ordre et avec un délai fort court à un nouveau type d'exercice, celui de l'évacuation totale de mon école hors de l'enceinte scolaire "en cas d'intrusion". Les gamins, entre trois et six ans, seront en tee-shirt (il fait chaud dans l'école) et en chaussons. J'ai regardé Météo-France, il va faire six degrés et il va pleuvoir toute la semaine... Conditions réelles, qu'ils disaient. Mais c'est qui qui va se faire engueuler?
     
    Soyez d'emblée prévenus, chers collègues: vous serez certainement amenés à réitérer cet exercice en fin d'année. En mai, fais ce qu'il te plait. Avec du bol, j'aurai donc fait sept alertes dans l'année. Abondance de biens nuit, me disait ma mère, je ne suis pas persuadé qu'instiller la peur en permanence soit une bonne politique. Et puis cela me donne trop l'impression que quelques individus dérangés armés de pistolets-mitrailleurs ont d'ores et déjà gagné cette guerre. Vous me direz, j'aurais peut-être intérêt à directement faire classe sous les cerisiers de ma cour de récréation. Quoique... non, les cerises ça tache, et les petites robes claires de mes fillettes n'y résisteront pas.
     

    Le confort intellectuel

    dessins de Jacques Risso

     
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  • Commentaires

    1
    Dimanche 10 Janvier 2016 à 10:34
    Fanny

    Et il y a tant d'autres choses à dire encore malheureusement...

    - Comme la responsabilité incombant aux directeurs concernant l'accueil des masters, nommés pour la première fois et qui ne sont pas préparés à gérer une classe.

    L'iufm avait au moins ça de bon, la régularité et diversité des stages dans les écoles.

     

    - Les rased de plus en plus inexistants.

    Etc....

    Bon courage à vous !

    2
    Dimanche 10 Janvier 2016 à 10:46

    ah oui, effectivement, y'en a d'autres des charges à trainer...
    Pas encore eu à accueillir de master, mais j'irais plus loin : les écoles normales avaient du bon ! J'y ai été mieux formée (oui, dernière promo) que les nouveaux arrivants...objectivement !

    Quant au RASED, on n'a plus qu'une psy scolaire dans notre circo...
    ça n'aide pas !

    3
    Isabelle V
    Mardi 12 Janvier 2016 à 22:24

    Cet article est réconfortant car on se dit qu'on est vraiment tous dans la même galère. Impressionnant !

    Mais cet article est également déprimant car on se demande si on va s'en sortir "sain et sauf" de tout cet imbroglio administratif. Je ne suis plus directrice depuis 5 ans mais je ne suis vraiment pas certaine d'y retourner un jour.

    Déjà je me dis qu'il faut être fou pour être prof des écoles aujourd'hui (mal payé et mal considéré) mais alors pour être directeur/trice il faut l'être doublement !

     

    Isabelle V

    4
    Mercredi 13 Janvier 2016 à 18:41

    héhé, folle je suis... perso, c'est pour être plus libre (face à des dirlos un peu "petits chefs").
    Mais pareil, je déconseille aux jeunes de faire ce métier...
    espérons que ça change et qu'on retrouve un jour le plaisir... ^^

    5
    Mujpauvin
    Lundi 18 Janvier 2016 à 22:16

    je suis enseignante de collège et je suis totalement d'accord avec vous... et cela s'empire ! 

    On rajoute du travail, il faut maintenant avec la réforme du collège faire un cours personnalisé aux élèves... sauf que j'ai 160 élèves !!!

    Avant on faisait des groupes de niveaux, appelé ensuite groupe de besoin. Maintenant je dois faire des groupes dans ma classe que je vois une heure... que peuvent être les mêmes que dans ma classe suivante. Pourquoi ne pas mettre dès le départ ses élèves ensemble ? Quand est-ce que je vais pouvoir dormir surtout que le programme des 4 niveaux change en même temps ?

    Maintenant je ne suis plus noté sur ce que je fais dans ma classe mais ce que je fais hors de ma classe... gratuitement ! 

    Ne faites pas ce métier de dingue ! 

    6
    Tamwoi974
    Mardi 26 Janvier 2016 à 18:04

    Ah, je commençais à me poser des questions... En parcourant les blogs, personne ne parlait de ce "plan de fuite" comme il est appelé dans notre circonscription. Je me demandais si on était les seuls à devoir fuir de notre école... A devoir s'enfermer à double tour, au risque de ne pas pouvoir sortir du bâtiment si jamais il y a le feu, car je n'ai qu'une porte à ma salle de classe... A imaginer en me couchant, comment faire pour sortir mes élèves par les fenêtres étant donnée qu'elles sont hautes et eux sont tous petits!!!!... A faire le tour des alentours pour leur montrer où ils doivent se cacher, avec interdiction de sortir de leur cachette...

    Instit, un métier multiple dit Jack de "Danger école", il manque agent du gign...

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